Observation sur le statut de chercheur sur le terrain à travers une expérience cinématographique

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La BnF accueille cette année 28 chercheurs associés qui conduisent un travail au plus près de ses collections. Arrivés à mi-année, nous leur avons proposé de présenter leur parcours scientifique et leurs recherches en cours – occasion de montrer la diversité des travaux conduits et des compétences qu’ils mobilisent.


Mon projet de recherche sur les traditions musicales iraniennes a pour objectif de comprendre le rapport établi par la musique avec le corps et la psyché humaine au sein des pratiques performatives et musicales iraniennes. Dans cette optique, durant les études de terrain, j’ai opté pour le statut d’observateur-participant. Par ailleurs, il est à noter que plus j’avançais dans mes recherches, plus je constatais que ma participation aux événements culturels, tout en gardant la distance d’un observateur, ne me permettrait pas de saisir ce que je cherchais. Ce besoin était bien évidemment en lien avec mon sujet de recherche, lequel se définissait dans le rapport entre un complexe culturel et la structure psychocorporelle humaine.

Ainsi, j’ai entrepris l’apprentissage de la musique de la province Khorassan en Iran qui me paraissait être une porte d’accès vers une expérience plus intime de l’artiste. Suite à cet engagement plus actif par le biais de l’apprentissage, un autre principe m’est alors apparu& : la communication par le biais d’un art, dans un contexte culturel, se passe également par une interprétation personnelle du performeur de ce phénomène culturel. Grâce aux nombreuses études ayant pour objet la culture des autochtones de plusieurs régions du monde1, nous savons désormais qu’il n’existe pas une seule définition ni une seule narration qui circule dans une aire culturelle autour d’un seul phénomène culturel. Par ailleurs, je ne cherchais pas à appréhender comment l’autre comprend le phénomène en question et me suis plutôt employé à saisir ce que je pouvais en tirer par le biais de ma propre interprétation. De plus, cette interprétation est également tributaire de plusieurs facteurs socio-culturels à portée du chercheur sur le terrain.

Dans ce contexte, il m’a paru plus juste d’adapter mon statut en fonction des besoins du terrain et d’opter pour un statut que j’ai nommé apprenti-interprète. Par ailleurs, il est à noter que ce statut est employé dans un processus de recherche-création qui permet au chercheur d’interpréter ses acquis dans un processus pratique et créatif. Ainsi, le choix de créer des films documentaires au cours des recherches de terrain a pris un autre sens. Je me suis impliqué dans la création de films documentaires non seulement pour documenter mes démarches, mais aussi pour que le fait de filmer (dans tous les détails techniques et narratifs) fasse partie de mes réflexions. Par la suite, j’évoquerai rapidement trois observations sur l’échange entre chercheur et le sujet de recherche sur le terrain, pendant le tournage dans le cadre de mes recherches de terrain en Iran.

Au départ, le choix de s’engager dans un processus de création en ce qui concerne le niveau musical, performatif et cinématographique n’était pas clair dans ses détails méthodologiques. Je connaissais la musique traditionnelle iranienne et celle de la région de Khorassan, mais ma pratique de la musique ne se déroulait pas dans le même contexte. C’est la raison pour laquelle un manque de connaissance sur la technique dans son contexte m’est apparu. Après une première étape de recherche de terrain pour le film La danse tragique des mélodies2 cette nécessité m’a paru encore plus prépondérante. Etant à la fois observateur et participant au sein d’une performance, je n’ai pas pu franchir certaines limites dans l’expérience des performeurs, surtout quand il s’agit d’une expérience religieuse ou, autrement dit, d’une expérience du sacré. Durant le tournage du film sur le Ta’zieh, j’ai perçu le décalage entre mes acquis et ce contexte au moment où j’ai tenté de m’engager dans le processus d’apprentissage.

Ainsi, la démarche choisie pour les recherches sur l’art des Bakhshi a pris une autre dimension. Dès les premiers contacts avec des Bakhshi, je me suis présenté en tant qu’apprenti. Lors des premières rencontres, cette manière de se présenter me semblait plus pertinente pour accéder à une discussion fertile. Au fur et à mesure que j’avançais dans mes recherches, j’étais convaincu que s’engager en tant qu’apprenti était une manière plus adaptée à la compréhension de l’expérience intime des musiciens. Mon propos, comme je l’ai évoqué, était l’expérience intérieure des musiciens (instrumentistes et vocalistes) au cours de leur performance musicale. En effet, l’apprentissage constituait l’ouverture vers ce monde caché dont le maître ne fait que vous monter l’accès et non l’intérieur. Suite à cela, le tournage de film Les Bakhshi sont vivants a pris une autre direction.

Le deuxième point concerne la relation réciproque entre le chercheur et le sujet de la recherche. J’ai remarqué que, quel que soit le choix de mon statut, j’aurais de toute manière un impact sur le terrain, car l’autre (mon sujet de recherche dans son contexte) n’est pas un élément fixe et invariable. Afin d’éclairer ce propos, je rejoins l’idée de Monique& Desroches& et Brigitte& Desrosiers concernant les études de terrain. Elles soulignent que& : «& […] le terrain, c’est, d’abord et avant tout, la rencontre de l’Autre, rencontre souvent meublée d’interrogations et d’énigmes en raison même des unicités culturelles. Cette situation de fait concourt à démarquer, à séparer dans un premier temps, l’observant de l’observé3. »

Dans cette distinction, selon le choix de la méthode de terrain (choisie par le chercheur), en empruntant l’idée d’Alain Merriam, un cadre de recherche se crée et oriente celle-ci sur le terrain4. Tous les éléments comportant l’objet de la recherche à l’intérieur de ce cadre subissent un effet issu des obligations méthodologiques. Durant mes recherches, cet effet m’a impressionné du fait de l’émergence de nouveaux phénomènes culturels issus de cette orientation. J’ai constaté que, dans un dialogue et un échange réciproque, un nouvel événement peut émerger du fait de la compréhension de notre méthodologie par le sujet de la recherche sur le terrain. Au moment où j’ai décidé d’orienter mes travaux de terrain vers une forme cinématographique, j’avais pour but de créer un dialogue entre le chercheur et son objet d’étude afin de faire entendre mon sujet. Cette intention, qui avait pour but d’éviter les commentaires sur les expériences finies, a donné naissance à une nouvelle forme d’expérience devant la caméra, que nous aborderons par la suite.

Au cours de mes études sur le Ta’zieh, en tant que réalisateur, j’ai demandé à un Mo’in al Boka5 d’un groupe de Ta’zieh de nous décrire les détails techniques du jeu et du chant des chanteurs de Ta’zieh. Après une discussion consécutive à cette présentation, le résultat final était une sorte de master class avec les joueurs professionnels de Ta’zieh, sous la direction de la personne auprès de laquelle j’avais formulé ma demande. Cette master class pour tous les joueurs était une expérience nouvelle, car dans le Ta’zieh on n’apprend pas à jouer et à chanter d’une manière académique, ou dans une école. Ainsi, je me suis retrouvé devant un phénomène culturel qui a émergé pour mes recherches. Pourtant je n’avais pas demandé exactement cette forme et n’avais pas mis volontairement en scène cette master class devant la caméra. Le simple fait de ma présence et ma demande ont spontanément créé une nouvelle forme de présentation de ce spectacle. Cette scène a fini de me convaincre que l’échange entre moi et mon sujet est réciproque. Cette influence sur le milieu m’a également poussé à réfléchir sur la responsabilité que le chercheur doit assumer devant son terrain. De même qu’il peut avoir un impact positif, de même il peut affecter négativement son milieu de recherche. Ce même phénomène s’est produit pendant la recherche sur l’art des Bakhshi de Khorassan, que je traiterai ultérieurement.

Un troisième point, en lien avec les deux derniers, concernait la nuance du rôle dramatique que j’ai choisi sur le terrain et dans mon film. Autrement dit, la manière par laquelle le sujet de recherche m’a incité à m’adapter. Comme indiqué plus haut, étant présent devant la caméra, dès les premiers tournages du film sur le Ta’zieh et malgré ma participation, je n’ai pas pu obtenir une approche émique envers mon sujet et mon expérience s’est arrêté au niveau éthique. À ce sujet, les autrices de «& Notes «& sur& » le terrain& » affirment& :

L’entrée de l’ethnomusicologue dans l’univers sémantique de l’Autre impliquait, de fait, une entrée dramatique en lui-même, afin de comprendre de quelle façon s’organisaient ses propres perceptions. La distinction des catégories étiques et émiques supposait une capacité à départager ce qui, dans l’interaction, appartenait au monde perceptuel du chercheur ou de la personne observée

Monique Desroches et Brigitte DesRosiers, Id.

Pour relier mon premier point sur la nécessité d’apprentissage et ce dernier, c’est-à-dire entrer dans son rôle dramatique afin de toucher sa propre perception, je me suis retrouvé face à un obstacle : la croyance du chercheur.& Si l’apprentissage, en tant que point départ, est la clé pour entrer dans le monde imaginaire de notre sujet au cours de cette transmission, comment dois-je me situer par rapport à une expérience religieuse& ? Est-il possible pour le chercheur d’assumer un statut soi-disant neutre ?

Dans un article traitant de ses recherches sur la musique d’un rituel brésilien, Élise& Heinisch aborde cette difficulté de définition d’une éthique et de règles préalablement rigides pour une recherche en ethnomusicologie, surtout lorsqu’il s’agit de musiques inscrites dans un contexte rituel et religieux. Elle souligne pertinemment& :& «& Comment rester objectif quand les éléments, les données vous touchent intimement& ? On soulève des questions de fond sur les théories des émotions. Comment s’en préserver, les accompagner, s’épargner, se gérer et continuer à avancer& ?6 »

Cependant, elle conclut que, malgré cet inévitable impact que l’on reçoit de la part de notre sujet d’étude, il ne faut pas s’emmêler profondément avec le sujet& : «& s’engager dans un processus initiatique au sein de la religion que l’on étudie, bien que ce soit le répertoire musical sur lequel l’ethnomusicologue se focalise, rend instable le travail dans sa dimension herméneutique7. »

Même si on accepte l’idée évoquée ci-dessus, il convient de noter que ma recherche ne se limitait pas au répertoire musical, mais avait justement pour vocation de comprendre cette dimension herméneutique qui se passe dans l’imaginaire de mon sujet de recherche et qui affecte son acte de création. De ce fait, il fallait que je trouve un moyen d’entrer dans cet univers sans m’immiscer activement dans la croyance religieuse d’autrui. À ce stade, je devais répondre à une question& : dans une perspective de toucher et comprendre le sacré, est-il nécessaire de croire à une religion pour pouvoir effectuer une interprétation valable et personnelle du sacré ?

Pour répondre à cette question, je me suis engagé dans un autre processus de création qui avait pour objet la transmission. Les ateliers d’entrainement de l’acteur, issus de mes expérimentations avec les traditions musicales en Iran, ont été créés dans une perspective de rendre possible le partage d’une connaissance acquise sur le terrain et durant l’apprentissage. Je traite ce processus d’atelier dans ma thèse de doctorat, mais le principe de transmettre au spectateur le toucher du sacré dans un processus cinématographique sera discuté dans un autre article.

  1. En France on peut citer l’exemple des études sur la mythologie de peuple d’Amazonie par Claude Lévi-Strauss.
  2. Film documentaire réalisé par l’auteur en 2020 sur la technique et l’apprentissage du Ta’zieh.
  3. Monique& Desroches& et Brigitte& DesRosiers,& «& Notes «& sur& » le terrain& »,& Cahiers d’ethnomusicologie& [En ligne], 8& |& 1995, mis en ligne le& 4 janvier 2012, consulté le& 26 février 2020.& URL& : <http://journals.openedition.org/ethnomusicologie/1145>.
  4. Idem.
  5. La personne qui organise un spectacle de Ta’zieh, pour le choix des chanteurs et leur attribuer un rôle et leurs textes. Autrement dit, il fait le travail d’un metteur en scène.
  6. Élise& Heinisch,& «& L’ethnomusicologue et les rituels de possession. Éthique d’une recherche (umbanda, Brésil)& »,& Cahiers d’ethnomusicologie& [En ligne], 24& |& 2011, mis en ligne le& 31 décembre 2013, consulté le& 25 février 2020.& URL& : <http://journals.openedition.org/ethnomusicologie/1750>.
  7. Ibid.

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