Sonates « pour dessus instrumental » à la mandoline : le cas de Scarlatti

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La BnF accueille cette année 28 chercheurs associés qui conduisent un travail au plus près de ses collections. Arrivés à mi-année, nous leur avons proposé de présenter leur parcours scientifique et leurs recherches en cours – occasion de montrer la diversité des travaux conduits et des compétences qu’ils mobilisent.


En tant que musicienne-chercheuse associée au département de la Musique et spécialiste des mandolines anciennes, je concentre mes recherches et mes activités musicales sur le répertoire historique de la mandoline, dont le département de la Musique de la BnF détient l’une des collections parmi les plus riches au monde. Cette abondance de sources musicales pour mandoline conservées à Paris est mieux comprise à la lumière d’un contexte plus large. En effet, il existe de nombreux témoignages historiques et iconographiques de la faveur indéniable dont cet instrument jouissait en France dans la seconde partie du siècle des Lumières, surtout auprès de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie.

De gauche à droite : Pierre-Étienne Falconet, La joueuse de mandoline, seconde moitié du XVIIIe siècle ; Jean-Baptiste
André Gautier-Dagoty, Marie-Josephine de Savoie, comtesse de Provence, 1777; Cazes le fils, Portrait de madame
Louis Chénier en costume grec ou en costume de mariée, XVIIIe siècle.
De gauche à droite : Pierre-Étienne Falconet, La joueuse de mandoline, seconde moitié du XVIIIe siècle ; Jean-Baptiste
André Gautier-Dagoty, Marie-Josephine de Savoie, comtesse de Provence, 1777; Cazes le fils, Portrait de madame
Louis Chénier en costume grec ou en costume de mariée, XVIIIe siècle.

En dehors des œuvres destinées à la mandoline, la BnF conserve également une source très importante qui témoigne d’une pratique d’interprétation à la mandoline d’un répertoire qui n’a pas été conçu à l’origine pour cet instrument. Il s’agit d’un manuscrit conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal et qui porte l’indication «& per mandolino e cimbalo » (« pour mandoline et clavecin »), au début du premier mouvement de l’une des sonates pour clavecin de Domenico Scarlatti, la sonate en ré mineur K 891.

Domenico Scarlatti, Sonate en ré mineur K 89, premier mouvement. Bibliothèque de l’Arsenal, Ms-6785, f. 198v-199.

Ce document risque de surprendre ou intriguer plus d’un connaisseur de la musique pour clavier du compositeur napolitain, puisque les 555 sonates de Scarlatti sont principalement connues du grand public dans leur version pour clavecin seul. Cependant, il est maintenant communément admis que, dans la vaste production pour instruments à clavier du compositeur napolitain, il est des œuvres dont le type d’écriture semble se tourner davantage vers un instrument soliste accompagné de la basse continue que vers le clavecin. C’est justement à partir de la découverte du manuscrit de l’Arsenal qu’un petit nombre de sonates de Scarlatti (K 77, 81, 88, 89, 90, 91) est entré dans le répertoire de la mandoline depuis les années 1990.

Plusieurs questions se posent à l’interprète, face à cette source : est-il raisonnable de supposer que le répertoire que les mandolinistes jouaient en France au XVIIIe siècle était plus vaste par rapport à ce que l’on pourrait croire aujourd’hui ? Quels sont les moyens que nous pouvons mettre en œuvre pour élargir ce répertoire tout en restant dans une démarche cohérente avec les sources dont nous disposons ? Comment restituer ces pièces à la mandoline, en sachant qu’elles n’ont pas forcément été conçues pour cet instrument, en s’appuyant sur les informations contenues dans les méthodes instrumentales de cette époque ?

Une partie initiale de mon travail a donc été consacrée à l’étude de la musique originale écrite pour la mandoline à cette époque, et en particulier aux méthodes instrumentales publiées à Paris entre 1768 et 17722. L’importance de ces méthodes réside dans le fait qu’elles réunissent de façon systématique toutes les différentes techniques de jeu qui étaient utilisées à l’époque. D’une part, elles permettent de comprendre quels sont les éléments qui rendent une sonate idiomatique pour la mandoline ; d’autre part, elles donnent à l’interprète les éléments clés sur la façon de procéder afin d’adapter à la mandoline certaines sonates qui n’ont pas été composées à l’origine pour cet instrument.

Gabriele Leone, METHODE, / Raisonnée. / Pour passer du Violon à la Mandoline et de / L’archet a la plume où le moyen
seur de Jouër sans / maître en peu de temps par des Signes de Convention / assortis à des exemples de Musique facile.
Paris, l’auteur, [1768]. Département de la Musique, CU-55.
Gabriele Leone, METHODE, / Raisonnée. / Pour passer du Violon à la Mandoline et de / L’archet a la plume où le moyen
seur de Jouër sans / maître en peu de temps par des Signes de Convention / assortis à des exemples de Musique facile.
Paris, l’auteur, [1768]. Département de la Musique, CU-55.

En partant du manuscrit conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal, la deuxième étape de mon travail a été de parcourir le corpus de sonates de Scarlatti qui présentent une écriture à deux voix, similaire à celle qu’on trouve dans la sonate K 89, et qui semblent donc avoir été écrites pour un dessus instrumental accompagné de la basse continue. À l’intérieur de ce corpus, j’ai essayé d’identifier les œuvres les plus idiomatiques pour la mandoline et de proposer une restitution de ces pièces. Mon objectif a été d’aborder ces œuvres du point de vue d’un interprète moderne qui doit chercher à se réapproprier d’un répertoire qui n’a pas été conçu à l’origine pour son instrument, toujours dans le respect des pratiques d’interprétation anciennes.

L’analyse du texte musical m’a également permis d’identifier le type de mandoline le plus approprié pour chaque sonate. Certaines de ces œuvres sont à l’évidence destinées à un instrument accordé par quintes, comme la mandoline napolitaine ou le violon. Par contre, d’autres sonates, peu idiomatiques ou même impossibles à jouer sur une mandoline napolitaine, se révèlent parfaitement adaptées à un instrument accordé par quartes, comme la mandoline lombarde, qui avait elle aussi un certain nombre d’amateurs en France à la même époque.

Mandoline napolitaine, Antonius Vinaccia, Naples, 1768. Photo : Bernard Martinez
Mandoline napolitaine, Antonius Vinaccia, Naples, 1768. Photo : Bernard Martinez
Mandoline lombarde d’après Antonio Monzino, Milan, 1792, conservée au Museo Teatrale alla Scala.
Copie réalisée par Tiziano Rizzi à Milan en 2010. Photo : Bernard Martinez
Mandoline lombarde d’après Antonio Monzino, Milan, 1792, conservée au Museo Teatrale alla Scala. Copie réalisée par Tiziano Rizzi à Milan en 2010. Photo : Bernard Martinez

Le programme « Sonates pour mandoline de Scarlatti » a été présenté en concert au Petit Auditorium de la BnF le 18 juin 2019 par mon ensemble, Pizzicar Galante, dans le cadre de la série «& Les Inédits de la BnF& ». Notre enregistrement de ces sonates a été récemment publié par le label Arcana, et a également fait l’objet d’un vidéoclip réalisé par le cinéaste Luca Marconato& :

Scarlatti : mandolin sonatas – Ensemble Pizzicar Galante – disque Arcana A 115 (CD teaser).
Anna Schivazappa, mandolines baroques, Ronald Martin Alonso, viole de gambe, Daniel de Moraïs, théorbe et
guitare baroque, Fabio Antonio Falcone, clavecin.

Perspectives…

Je poursuis actuellement mon travail de valorisation des compositions pour mandoline conservées au département de la Musique, avec l’accompagnement de mon tuteur, François-Pierre Goy. En particulier, un nouvel enregistrement en lien avec mon projet de recherche est prévu au cours de l’année prochaine, avec le souhait de faire découvrir au public des œuvres peu connues, mais aussi de proposer une nouvelle approche des classiques du répertoire de la mandoline baroque.

Pour aller plus loin

Le site de l’ensemble Pizzicar Galante

Pour écouter

  1. La lettre K suivie d’un numéro renvoie au catalogue des sonates de Scarlatti établi par le claveciniste et musicologue américain Ralph Kirkpatrick (1911 – 1984).
  2. Michel Corrette, Nouvelle Méthode pour apprendre à jouer en très peu de temps de la mandoline, Paris, Lyon, Dunkerque, 1772 ; Département de la Musique, RES VMB-64& ; Pierre Denis, Méthode pour apprendre à jouer de la mandoline sans maître, Paris, [ca 1768-73]& ; Jean Fouquet, Méthode pour apprendre facilement à jouer de la mandoline à 4 et à 6 cordes, Paris, aux adresses ordinaires de musique ; Lyon, Castaud, [ca 1770]& ; Giovanni Battista Gervasio, Méthode très facile pour apprendre à jouer de la mandoline à quatre cordes, instrument fait pour les dames, Paris, Boüin, 1767. Gabriele Leone, Méthode raisonnée pour passer du violon à la mandoline et de l’archet à la plume, Paris, Bailleux, 1768. Des exemplaires des méthodes de Corrette, Denis, Fouquet et Leone font partie des collections du Département de la Musique de la BnF.

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